Nationalisme et mondialisation : vers une recomposition du système international
Depuis plusieurs décennies, le système international semblait évoluer dans une dynamique presque irréversible, marquée par la mondialisation, l’intensification des interdépendances et le renforcement du multilatéralisme. Pourtant, depuis les années 2010, une tendance inverse se dessine : la montée du nationalisme et la réaffirmation de la souveraineté des États. Ce basculement soulève aujourd’hui de nombreuses interrogations sur la stabilité et l’évolution de l’ordre international
La mondialisation : promesse d’un monde interdépendant
La mondialisation, bien que ses racines remontent à des périodes plus anciennes, notamment les échanges coloniaux et le commerce transcontinental, connaît une accélération majeure à la fin du XXᵉ siècle. La fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique consacrent alors le triomphe du modèle libéral occidental. Les années 1990 ouvrent ainsi une nouvelle phase du système international, souvent qualifiée de « moment unipolaire », dominée par les États-Unis. Dans ce contexte, les institutions internationales se renforcent, à l’image de l’Organisation mondiale du commerce, tandis que l’Union européenne approfondit progressivement son intégration économique et politique. Le multilatéralisme s’impose comme un principe central de gouvernance mondiale. Il repose sur l’idée que les grands enjeux internationaux, qu’ils soient économiques, sécuritaires ou environnementaux, doivent être traités collectivement au sein d’institutions supranationales. L’intensification des échanges et l’interdépendance économique sont perçues comme des facteurs de stabilité et de paix. La libre circulation des biens, des capitaux et, dans certains espaces, des personnes devient ainsi un symbole d’un monde de plus en plus intégré.
Pourtant, derrière cette dynamique d’intégration se cache une tension structurelle entre mondialisation et souveraineté. La souveraineté, entendue comme la capacité d’un État à exercer un pouvoir exclusif sur son territoire et sa population, constitue le fondement du système international depuis les traités de Westphalie de 1648. Elle implique autonomie décisionnelle et non-ingérence extérieure. Le multilatéralisme suppose pourtant une limitation volontaire de cette souveraineté : les États acceptent de transférer une partie de leurs compétences à des institutions internationales. Ce transfert, longtemps perçu comme bénéfique, est aujourd’hui contesté. La crise financière de 2008, la crise migratoire de 2015, la pandémie de COVID-19 et les tensions géopolitiques récentes ont ravivé les inquiétudes liées à la dépendance extérieure. Beaucoup d’États ont redécouvert leur vulnérabilité stratégique. Parallèlement, de plus en plus de dirigeants franchissent dans leurs discours la ligne fine entre patriotisme et nationalisme. Cette distinction devient cruciale pour comprendre l’impact sur la coopération internationale.
Le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres ( Charles de GAULLE)
Patriotisme et nationalisme : une frontière de plus en plus floue
Le patriotisme renvoie à l’attachement légitime à sa nation, à ses institutions et à ses valeurs. Il n’implique pas nécessairement une opposition aux autres pays et peut coexister avec la coopération internationale. Le nationalisme, en revanche, se caractérise par une exaltation de la nation, parfois au détriment des autres, et peut s’accompagner d’un rejet des institutions internationales. Dans les discours politiques contemporains, cette distinction tend à s’estomper. De nombreux acteurs revendiquent un patriotisme assumé tout en adoptant des rhétoriques nationalistes. Cette évolution est particulièrement visible dans les discours de mouvements populistes ou d’extrême droite qui mettent en avant la primauté de la souveraineté nationale et dénoncent le multilatéralisme comme une contrainte.
La montée du nationalisme contemporain et ses manifestations

Les nations doivent coopérer librement entre elles, sans abandonner leur souveraineté à des institutions technocratiques. ( Marine le PEN )
Depuis les années 2010, la montée du nationalisme constitue l’une des évolutions majeures du système international. Aux États-Unis, sous la présidence de Donald Trump et le slogan « America First », la politique nationale a privilégié les intérêts domestiques au détriment du multilatéralisme. L’administration américaine s’est retirée ou désengagée de plusieurs organisations et accords internationaux, comme l’Organisation mondiale de la santé ou le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. La politique migratoire s’est également durcie, avec un renforcement des contrôles aux frontières et la construction d’une partie du mur à la frontière avec le Mexique. En Europe, la montée de partis nationalistes et d’extrême droite met en avant la défense de l’identité nationale et la critique des institutions supranationales comme l’Union européenne. Cette dynamique fragilise parfois la coopération européenne en créant des visions divergentes sur le rôle des institutions communes. En Afrique, plusieurs États adoptent des discours souverainistes similaires, insistant sur la nécessité de se détacher de certaines structures régionales ou internationales jugées contraignantes. Cela s’est illustré par le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dans un discours affirmant la volonté de reprendre un contrôle plus direct sur leurs orientations politiques et sécuritaires. Ce nationalisme contemporain se manifeste concrètement par le protectionnisme économique, la relocalisation industrielle, la sécurisation des frontières et la revendication d’une autonomie stratégique.
Dans cette logique, en privilégiant avant tout les intérêts nationaux, certains États adoptent des politiques unilatérales au détriment des mécanismes de concertation et de décision collective. Cette tendance fragilise le multilatéralisme et alimente la méfiance à l’égard des institutions internationales, perçues comme limitant la souveraineté. Ces États sont parfois moins enclins à s’engager dans des accords internationaux ou à respecter certaines obligations communes. Cette posture ralentit la mise en place de réponses collectives face à des enjeux globaux comme les crises climatiques, les conflits internationaux, les pandémies ou les migrations, qui dépassent largement les frontières nationales et nécessitent une coopération étroite. Bien évidemment, un État reste souverain et ne peut être contraint de placer les intérêts internationaux au-dessus de ceux de sa population. La défense de la souveraineté est légitime. Cependant, un nationalisme pratiqué sous forme d’isolationnisme peut être préjudiciable : il limite l’accès aux marchés et aux technologies, fragilise la sécurité face aux menaces transnationales et réduit l’influence diplomatique du pays.
Ainsi, le retour du nationalisme s’impose aujourd’hui comme l’un des phénomènes politiques les plus marquants du système international contemporain. Face aux incertitudes économiques, aux crises migratoires et aux tensions géopolitiques, de nombreux États choisissent de réaffirmer leur souveraineté et de replacer l’intérêt national au cœur de leurs politiques publiques. Toutefois, si cette dynamique peut apparaître comme une réponse aux inquiétudes des sociétés et aux limites perçues de la mondialisation, elle soulève également une question essentielle : jusqu’où le repli national peut-il aller sans fragiliser les mécanismes de coopération internationale ? Dans un monde profondément interdépendant, marqué par des défis globaux tels que les conflits, les crises climatiques ou sanitaires, l’action collective demeure souvent indispensable. Le véritable enjeu pour les États contemporains ne réside donc pas dans un choix radical entre souveraineté nationale et coopération internationale, mais plutôt dans la recherche d’un équilibre. Il s’agit de concilier la défense des intérêts nationaux avec la nécessité de maintenir des cadres de dialogue et de coopération capables de répondre aux défis qui dépassent largement les frontières des États.
