L’ONU en Afrique : les limites d’un multilatéralisme à l’épreuve des crises
Depuis sa création en 1945, l’Organisation des Nations unies s’est imposée comme l’un des principaux piliers de la gouvernance internationale de la paix et de la sécurité. En Afrique, elle a accompagné les processus de décolonisation, participé à la gestion de nombreuses crises et déployé certaines de ses opérations de maintien de la paix les plus importantes. Pourtant, la persistance des conflits, l’émergence de nouvelles formes de violence, la succession des crises politiques et la contestation croissante de certaines interventions internationales conduisent à interroger l’efficacité de son action sur le continent. Dès lors, une question s’impose : l’action de l’ONU en Afrique traduit-elle un échec du multilatéralisme ou révèle-t-elle plus largement les limites d’un système international confronté à des transformations auxquelles ses structures et ses mécanismes peinent à s’adapter ?
Une organisation née d’un ordre international profondément transformé
La création de l’Organisation des Nations unies intervient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte marqué par la volonté des principales puissances alliées de construire un nouvel ordre international capable de préserver la paix et la sécurité collectives. L’ONU se présente alors comme le successeur de la Société des Nations, dont l’incapacité à empêcher la Seconde Guerre mondiale avait révélé les limites du système de sécurité collective. Le nouvel ordre repose sur l’établissement de règles communes, la coopération entre les États et la recherche d’une réponse collective aux menaces contre la paix. Toutefois, l’architecture institutionnelle mise en place en 1945 demeure étroitement liée au contexte historique dans lequel elle s’inscrit. L’ordre international de l’après-guerre est encore marqué par la prépondérance des puissances occidentales, la persistance des empires coloniaux et une conception essentiellement interétatique de la sécurité. Le Conseil de sécurité, en particulier, reflète les rapports de puissance de cette période à travers la composition de son noyau permanent. Or, le système international a profondément évolué depuis 1945. Les rapports de puissance se sont transformés, de nouveaux États sont apparus et les problématiques de sécurité se sont diversifiées. La décolonisation constitue à cet égard une rupture majeure. L’accession des États africains à l’indépendance entraîne une augmentation considérable du nombre d’États membres de l’ONU et modifie progressivement les équilibres au sein de la société internationale. L’Afrique ne constitue plus seulement un espace sur lequel s’exercent les dynamiques de domination coloniale : elle devient un ensemble d’acteurs participant directement à la définition des normes et des mécanismes de coopération internationale. Cette transformation ne s’est cependant pas accompagnée d’une réforme équivalente des structures décisionnelles de l’Organisation. Le poids numérique de l’Afrique au sein de l’ONU s’est considérablement accru, mais cette évolution n’a pas été pleinement traduite dans la composition des principaux organes chargés de la sécurité internationale.
Le paradoxe d’une Afrique fortement concernée mais insuffisamment représentée
Le Conseil de sécurité constitue l’expression la plus visible de ce décalage. Alors que les crises africaines occupent une place importante dans les travaux du Conseil et que le continent accueille ou a accueilli plusieurs opérations de maintien de la paix, aucun État africain ne dispose d’un siège permanent au sein de cet organe. Cette situation crée un paradoxe majeur. L’Afrique est fortement présente dans les problématiques de paix et de sécurité soumises au système multilatéral, mais elle demeure absente de la catégorie permanente de l’organe qui en assure la responsabilité principale. La question ne se limite donc pas à une représentation numérique. Elle concerne également la capacité du continent à participer de manière permanente à la définition des priorités, des orientations et des réponses apportées aux crises internationales. L’Union africaine considère cette situation comme une injustice historique et défend une réforme du Conseil de sécurité prévoyant notamment au moins deux sièges permanents pour l’Afrique, avec les mêmes prérogatives que les autres membres permanents, ainsi que cinq sièges non permanents. Cette position, formulée notamment dans le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte, demeure au cœur de la position africaine sur la réforme du système de sécurité collective. En 2026, le président de la Commission de l’Union africaine a de nouveau souligné que l’Afrique ne pouvait rester exclue de la représentation permanente au Conseil de sécurité au regard de son poids démographique, politique et économique. Le secrétaire général des Nations unies António Guterres a lui-même estimé en 2026 que l’absence de représentation permanente africaine au Conseil de sécurité était devenue « indéfendable », en soulignant le décalage entre les institutions internationales héritées de 1945 et les réalités du monde contemporain. Cette sous-représentation permet ainsi de déplacer la réflexion sur l’« échec » de l’ONU. La difficulté n’est pas uniquement de savoir si l’Organisation intervient suffisamment ou si ses interventions produisent des résultats durables. Elle tient également aux conditions dans lesquelles les décisions sont élaborées. L’Afrique apparaît comme un espace particulièrement concerné par les décisions du système de sécurité collective, sans disposer d’une représentation permanente correspondant à son poids au sein de la société internationale. Il convient toutefois de ne pas établir un lien mécanique entre cette sous-représentation et l’ensemble des difficultés rencontrées par l’ONU sur le continent. L’absence de siège permanent africain ne signifie pas que les États africains sont privés de toute capacité d’influence au sein de l’Organisation. Elle révèle plutôt une limite structurelle de la représentativité du système multilatéral et nourrit, plus largement, les interrogations relatives à sa légitimité.
L’évolution des crises africaines et l’adaptation progressive de l’ONU
À cette difficulté institutionnelle s’ajoute une transformation profonde de la nature des crises auxquelles l’ONU doit répondre. Les conflits interétatiques qui dominaient les conceptions traditionnelles de la sécurité internationale ont progressivement laissé place à des conflits intraétatiques, des guerres civiles, des crises politiques, des tensions communautaires, des mouvements séparatistes et des formes de violence asymétrique impliquant des acteurs non étatiques. À ces phénomènes s’est ajoutée la progression de groupes armés à caractère terroriste dans plusieurs régions du continent. Les crises africaines sont ainsi devenues plus complexes, mêlant fréquemment insécurité, fragilité institutionnelle, pauvreté, contestation politique, déplacements de populations et concurrence entre plusieurs acteurs armés. L’Organisation des Nations unies a progressivement adapté ses instruments d’intervention à ces transformations. L’émergence du principe de responsabilité de protéger constitue notamment l’une des réponses issues des réflexions suscitées par les échecs de la communauté internationale face au génocide rwandais de 1994. L’enquête indépendante consacrée à l’intervention des Nations unies au Rwanda avait mis en évidence les graves défaillances de l’Organisation et de ses États membres dans la prévention et l’arrêt du génocide. L’ONU a également progressivement renforcé la place accordée aux organisations régionales. Le chapitre VIII de la Charte reconnaissait déjà la possibilité pour les organisations régionales de participer au règlement pacifique des différends et au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Cette dimension régionale s’est toutefois renforcée à partir des années 1990, notamment en Afrique, avec le développement de la coopération entre l’ONU et l’Union africaine. C’est dans cette logique que s’est développée l’idée d’une implication accrue des acteurs africains dans la gestion des crises du continent. Le principe souvent résumé par l’expression « solution africaine aux problèmes africains » traduit ainsi une volonté d’appropriation régionale de la gestion des conflits.
Une présence onusienne importante mais des résultats difficiles à consolider
Cette adaptation s’est traduite par le déploiement de nombreuses opérations de maintien de la paix et de mécanismes de prévention et de règlement des conflits. L’ONU est notamment intervenue en Sierra Leone, au Liberia, en Côte d’Ivoire, en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud et au Sahara occidental. Ces opérations ont permis, selon leurs mandats respectifs, de protéger des populations civiles, d’accompagner des processus électoraux, de soutenir des processus de paix ou encore de contribuer au désarmement et à la réintégration d’anciens combattants. Pour autant, l’existence de ces mécanismes ne suffit pas à établir leur efficacité durable. Certaines crises dans lesquelles l’ONU intervient depuis plusieurs années demeurent caractérisées par une conflictualité persistante. La République démocratique du Congo constitue à cet égard un exemple significatif. Présente dans le pays depuis 1999, d’abord à travers la MONUC puis, depuis 2010, à travers la MONUSCO, l’Organisation poursuit notamment un mandat de protection des civils et de soutien à la stabilisation. Pourtant, en mars 2026, l’ONU qualifiait encore la situation sécuritaire et politique dans l’est du pays d’« extrêmement tendue », en raison notamment de la persistance des hostilités et de l’activité des groupes armés. La situation soudanaise révèle également les limites auxquelles se heurte l’action internationale lorsque les protagonistes d’un conflit restent engagés dans une confrontation armée. Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, les efforts internationaux se concentrent notamment sur la protection des populations, l’acheminement de l’aide humanitaire et la recherche d’une issue politique. L’enjeu ne consiste donc pas à nier les résultats produits par l’ONU, mais à constater l’existence d’un décalage entre la capacité de l’Organisation à intervenir et sa capacité à transformer durablement les dynamiques politiques et sécuritaires qui produisent les crises.
Le Sahel : lorsque la présence internationale devient elle-même contestée
Cette difficulté apparaît avec une particulière netteté au Sahel. La dégradation de la situation sécuritaire, la succession des changements anticonstitutionnels de gouvernement et la contestation de certaines formes de présence internationale ont progressivement fragilisé la position de l’ONU dans la région. Le retrait de la MINUSMA du Mali constitue à cet égard un tournant important. Le gouvernement malien avait demandé le retrait immédiat de la Mission en juin 2023, dans un contexte de crise de confiance entre les autorités maliennes et l’ONU. Le Conseil de sécurité a ensuite adopté la résolution 2690 (2023), mettant fin au mandat de la MINUSMA et organisant son retrait, achevé à la fin de l’année 2023. Ce retrait ne peut toutefois être interprété comme la preuve, à lui seul, d’un échec global de l’ONU. Il témoigne davantage d’une difficulté particulière : une opération de maintien de la paix ne peut produire durablement ses effets lorsque le consentement des autorités du pays concerné et l’acceptation politique de la présence internationale se dégradent. La situation burkinabè s’inscrit également dans cette dynamique de contestation. Les tensions apparues entre les autorités et le système des Nations unies ont notamment affecté la coopération institutionnelle. Le maintien d’un dialogue avec la nomination d’un nouveau coordonnateur résident et coordonnateur humanitaire en 2026 montre toutefois que la relation entre l’ONU et les États concernés ne se résume pas à une rupture : elle connaît plutôt une recomposition. Le Sahel révèle ainsi une transformation importante de la relation entre les États africains et les acteurs internationaux. La question n’est plus seulement de savoir si l’ONU est capable d’intervenir, mais également dans quelles conditions cette intervention peut être considérée comme légitime et acceptée par les sociétés et les autorités africaines concernées.
De l’échec de l’intervention à la fragmentation du multilatéralisme
Cette évolution conduit à relativiser l’idée selon laquelle les difficultés de l’ONU en Afrique seraient uniquement imputables à l’Organisation elle-même. L’ONU n’agit plus seule sur le continent. Aux mécanismes onusiens s’ajoutent ceux de l’Union africaine, des communautés économiques régionales, des mécanismes sous-régionaux et de nombreuses initiatives ad hoc. Cette multiplication des acteurs traduit certes la volonté de développer une réponse collective aux crises, mais elle peut également produire une architecture institutionnelle particulièrement complexe. Le problème réside alors moins dans l’existence de plusieurs organisations que dans l’articulation de leurs mandats, de leurs moyens et de leurs initiatives. Lorsque plusieurs acteurs disposent simultanément d’une légitimité politique, d’un mandat sécuritaire ou d’une capacité de médiation, leurs interventions peuvent se compléter, mais également se chevaucher. Le Sahel constitue une illustration particulièrement significative de cette fragmentation. Plusieurs cadres de coopération sécuritaire et politique y ont coexisté ou se sont succédé, faisant émerger un environnement institutionnel dans lequel la question de la coordination est devenue centrale. La République démocratique du Congo présente une configuration comparable avec la coexistence de plusieurs acteurs et processus impliquant notamment l’ONU, l’Union africaine, la CIRGL, la SADC et la CAE. La multiplication des initiatives ne garantit donc pas nécessairement une plus grande efficacité de l’action collective. Le problème du multilatéralisme africain n’est ainsi pas simplement celui d’un manque d’acteurs, mais aussi celui de leur coordination. La pluralité institutionnelle peut devenir une source de complexité lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une répartition suffisamment claire des responsabilités.
La question de la légitimité : intervenir pour l’Afrique ou décider avec l’Afrique ?
À ce stade, la question de la représentation africaine permet d’approfondir encore cette réflexion. Les limites du multilatéralisme ne concernent pas seulement la manière dont les décisions sont exécutées sur le terrain. Elles concernent également la manière dont elles sont élaborées. La question de la représentation africaine au Conseil de sécurité prend ici une importance particulière. Il existe en effet une différence entre être l’objet d’une intervention internationale et participer pleinement à la définition de cette intervention. L’Afrique contribue largement aux débats et aux opérations de l’ONU, fournit des contingents aux opérations de maintien de la paix et demeure directement concernée par de nombreuses décisions du Conseil de sécurité. Pourtant, elle ne dispose toujours d’aucun siège permanent au sein de cet organe. Cette situation alimente un problème de légitimité du système multilatéral. Les États africains ne contestent pas nécessairement le principe d’une action internationale collective ; ils revendiquent également une participation accrue à sa définition. La position commune africaine sur la réforme du Conseil de sécurité insiste précisément sur cette nécessité d’une représentation équitable et sur la correction de ce que l’Union africaine considère comme une injustice historique. La réforme du Conseil de sécurité ne permettrait évidemment pas, à elle seule, de résoudre les conflits africains. Elle ne supprimerait ni les fragilités institutionnelles des États, ni les violences armées, ni les divergences politiques entre organisations régionales. Elle constituerait néanmoins une transformation importante de la structure décisionnelle du multilatéralisme. L’enjeu est donc autant celui de l’efficacité que celui de la légitimité et de la représentation. Un système multilatéral peut disposer de nombreux instruments d’intervention tout en demeurant contesté si les acteurs les plus directement concernés par ses décisions considèrent qu’ils ne participent pas suffisamment à leur élaboration.
l’ONU en Afrique est-elle un échec ?
À la lumière de ces éléments, qualifier l’ONU en Afrique d’« échec » apparaît donc trop réducteur. L’Organisation a joué et continue de jouer un rôle important dans la prévention des conflits, la protection des populations et l’accompagnement des processus de paix. Elle demeure également un cadre essentiel de coopération entre les États. Cependant, son action révèle plusieurs limites. La première est une limite opérationnelle : certaines interventions ne parviennent pas à mettre durablement fin aux dynamiques de conflit, comme l’illustrent notamment la persistance des violences en RDC ou la prolongation de la crise soudanaise. La deuxième est une limite politique : l’action de l’ONU dépend largement du consentement et de la coopération des États concernés. Lorsque ceux-ci contestent la présence ou le mandat d’une opération, comme ce fut le cas au Mali avec la MINUSMA, la capacité d’action de l’Organisation se trouve fortement réduite. La troisième est une limite institutionnelle : l’architecture du système international demeure en partie héritée de 1945 et ne reflète pas pleinement les transformations intervenues depuis lors. La sous-représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité constitue l’une des manifestations les plus visibles de ce décalage. Enfin, une quatrième limite tient à la fragmentation du multilatéralisme. L’ONU doit désormais composer avec une pluralité d’acteurs africains, régionaux et internationaux dont les mandats peuvent se compléter mais également se chevaucher. Ainsi, ce qui est parfois présenté comme un échec du multilatéralisme onusien en Afrique peut être interprété plus largement comme la manifestation des tensions qui traversent aujourd’hui la gouvernance internationale des crises africaines. Le problème ne réside ni exclusivement dans l’ONU, ni exclusivement dans les organisations africaines. Il réside également dans l’architecture globale au sein de laquelle elles interviennent.
Repenser le multilatéralisme à partir de l’Afrique
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de déterminer si l’ONU a « échoué » ou « réussi » en Afrique. Une telle opposition ne permettrait pas de rendre compte de la complexité de son action. La véritable question est celle de la capacité du système multilatéral à évoluer avec le monde qu’il prétend organiser. Or, depuis 1945, le nombre d’États africains membres de l’ONU a considérablement augmenté, les formes de conflictualité ont profondément changé et les organisations africaines ont développé leurs propres mécanismes de prévention, de médiation et de gestion des crises. Le renouvellement du multilatéralisme suppose dès lors une meilleure articulation entre les différents niveaux d’action, mais également une réflexion sur la représentation des différentes régions du monde dans les instances décisionnelles. La réforme du Conseil de sécurité constitue à cet égard l’un des principaux débats. En 2026, les négociations intergouvernementales continuent de porter sur la représentation équitable, l’élargissement du Conseil et notamment la question de la représentation permanente de l’Afrique. L’avenir du multilatéralisme en Afrique ne dépend donc pas uniquement de la capacité de l’ONU à déployer davantage d’opérations. Il dépend également de sa capacité à construire, avec les acteurs africains, une gouvernance internationale plus représentative et mieux articulée avec les mécanismes régionaux. L’enjeu est finalement de passer d’un multilatéralisme qui intervient en Afrique à un multilatéralisme dans lequel l’Afrique participe pleinement à la définition des réponses qui la concernent.
